Parlons lecture

Pourquoi sommes-nous autant attachés aux personnages fictifs ?

Il y a quelque chose d’assez étrange avec les livres : on peut passer des heures avec des personnages qui n’existent pas, s’attacher à eux, s’inquiéter pour eux, rire avec eux et parfois même avoir envie de leur crier dessus.

Et puis arrive la dernière page.

L’histoire se termine, on referme le livre et, soudain, ces personnages que l’on suivait depuis plusieurs jours ne font plus vraiment partie de notre quotidien.

Enfin… ils n’existent toujours pas, mais expliquez donc ça à mon cerveau qui continue à penser à eux trois jours après avoir terminé le livre. Et parfois même trois semaines après, parce qu’apparemment, mon cerveau a décidé qu’il avait mieux à faire que de passer à autre chose.

Alors, pourquoi est-ce qu’on s’attache autant à des personnages fictifs ?

★ On finit par les connaître

Au début d’un roman, les personnages sont de parfaits inconnus.

On découvre leur prénom, leur personnalité, leur histoire, leurs habitudes, leurs qualités et leurs défauts. Puis, au fil des pages, on apprend à les connaître.

On sait ce qui les fait rire, ce qui les énerve, ce qu’ils essaient de cacher et parfois même ce qu’ils ne veulent pas s’avouer à eux-mêmes.

Finalement, après plusieurs centaines de pages, ils peuvent donner l’impression d’être presque familiers.

Et c’est probablement là que le piège commence. Parce qu’à ce stade, il est déjà beaucoup trop tard pour prétendre qu’on ne s’attache pas.

★ On partage leurs émotions

Ce que j’aime particulièrement dans les romans, c’est cette impression de vivre certaines choses avec les personnages.

Lorsqu’ils sont heureux, on l’est un peu avec eux. Lorsqu’ils ont peur, on ressent cette tension. Lorsqu’ils vivent quelque chose de difficile, on a parfois envie de traverser les pages pour leur dire que tout va bien se passer.

Bon, évidemment, on ne peut pas vraiment traverser les pages.

Et c’est probablement mieux comme ça, surtout lorsqu’on sait que certains auteurs prennent un malin plaisir à faire souffrir leurs personnages. Ils pourraient simplement les laisser tranquilles cinq minutes, mais non. Apparemment, ce serait trop demander.

Mais cette proximité avec leurs émotions rend l’histoire beaucoup plus personnelle.

★ On finit par prendre parti

Il y a aussi les personnages qui nous font immédiatement choisir un camp.

On a notre préféré. Celui qu’on défend même lorsqu’il fait quelque chose de complètement discutable. Celui dont on comprend les décisions alors que tout le monde autour de nous semble trouver qu’il a tort.

Et parfois, on commence même à juger les autres personnages comme s’ils faisaient réellement partie de notre entourage.

« Lui ? Je ne lui fais absolument pas confiance. »

« Elle, je l’adore. »

« Celui-là, je savais depuis le début qu’il allait faire quelque chose. »

Tout cela à propos de personnes qui n’existent même pas.

La lecture est quand même une activité assez particulière. On peut passer une heure à analyser le comportement d’un personnage fictif alors qu’on ne sait même pas ce qu’on va manger ce soir.

★ Certains personnages nous ressemblent

On peut aussi s’attacher à un personnage parce qu’on se reconnaît en lui.

Une manière de penser, une peur, une réaction, une façon de voir les autres ou simplement une émotion que l’on a déjà ressentie.

Parfois, un personnage arrive à mettre des mots sur quelque chose que l’on avait nous-même du mal à expliquer.

Et forcément, cette ressemblance crée une proximité particulière.

On ne lit plus seulement son histoire. On a parfois l’impression de comprendre exactement ce qu’il ressent.

Et puis il y a ce moment où l’on se dit : « Bon… malheureusement, je me reconnais un peu trop dans ce personnage. »

★ Et d’autres nous font rêver

À l’inverse, certains personnages nous plaisent justement parce qu’ils sont très différents de nous.

Ils sont courageux là où nous hésiterions. Ils prennent des décisions que nous n’oserions jamais prendre. Ils vivent dans des univers complètement différents du nôtre.

Ils peuvent représenter une version de nous-même que l’on aimerait parfois être, ou simplement nous permettre de découvrir une façon de penser que l’on n’aurait jamais envisagée.

C’est aussi l’un des plaisirs de la fiction : pouvoir vivre énormément de vies sans avoir à quitter son canapé. Et sans avoir à expliquer à qui que ce soit pourquoi on est émotionnellement attachée à un homme qui n’existe même pas.

★ Le problème, c’est quand le livre se termine

Et voilà le moment que je redoute toujours un peu.

La dernière page.

On sait que l’histoire est terminée. On connaît la fin. On a suivi les personnages jusqu’au bout.

Mais cela ne signifie pas forcément qu’on est prête à les quitter.

On peut avoir cette impression étrange de perdre une petite habitude. Pendant plusieurs jours, on les retrouvait avant de dormir, dans les transports, pendant une pause ou simplement dès qu’on avait quelques minutes de libre.

Puis tout s’arrête.

Et nous voilà à regarder notre bibliothèque en nous demandant quel autre livre pourrait bien réussir à nous faire oublier celui-ci.

Évidemment, on commence souvent un autre livre en se disant qu’on est passée à autre chose. Puis, trois chapitres plus tard, on pense encore au précédent.

Magnifique.

★ Certains personnages restent avec nous

Heureusement, tous les personnages ne disparaissent pas complètement lorsque l’on referme leur histoire.

Certains restent dans un coin de notre tête pendant longtemps.

On repense à une scène, à une phrase, à une relation ou à une décision qu’ils ont prise. On peut même se demander ce qu’ils seraient devenus après la fin du livre.

C’est probablement l’un des plus beaux compliments qu’un personnage puisse recevoir : continuer à exister dans l’imagination du lecteur alors que l’histoire, elle, est terminée.

Même si, soyons honnêtes, il y en a certains qu’on aimerait parfois oublier très rapidement. Surtout ceux qui nous ont fait souffrir émotionnellement pendant 400 pages.

★ Finalement, je crois que c’est justement le but

Je pense que si nous nous attachons autant aux personnages fictifs, c’est parce que les bons livres arrivent à les rendre suffisamment humains pour que l’on oublie presque qu’ils sont fictifs.

Ils ont leurs qualités, leurs défauts, leurs contradictions, leurs peurs et leurs envies. Ils font des erreurs, changent, évoluent et nous surprennent.

Pendant quelques heures ou quelques jours, on partage leur monde.

Et même si l’on sait parfaitement qu’ils n’existent pas, les émotions que l’on ressent, elles, sont bien réelles.

Alors oui, je continuerai probablement à m’attacher beaucoup trop à des personnages fictifs.

Je continuerai à les défendre comme s’ils étaient mes meilleurs amis, à leur en vouloir lorsqu’ils prennent de mauvaises décisions et à avoir un petit vide lorsqu’ils quittent ma vie à la dernière page.

Après tout, si un personnage fictif réussit à me faire ressentir autant de choses, c’est probablement que son histoire a réussi son pari.

Et puis, entre nous, je préfère largement avoir une relation émotionnelle avec un personnage de roman qu’avec ma PAL. Elle, au moins, ne me fait pas souffrir volontairement… enfin, sauf quand elle continue de grandir alors que je fais tout pour la réduire. Enfin, soyons honnêtes : je l’aide aussi énormément à s’agrandir… et sans aucun regret.

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