Créer un personnage, sur le papier, ça paraît plutôt simple. On lui donne un prénom, un âge, une apparence, deux ou trois traits de caractère et voilà. Félicitations, vous venez de créer un être humain. Enfin… un être humain fictif, évidemment. Et heureusement, parce que sinon je serais actuellement responsable de beaucoup trop de problèmes émotionnels.
En réalité, créer un personnage, c’est beaucoup plus compliqué que ça. Parce qu’un bon personnage ne peut pas simplement être « beau, mystérieux et légèrement torturé ». Même si, soyons honnêtes, la romance nous a collectivement convaincus que trois adjectifs et un regard intense suffisaient parfois à créer un homme parfait.
Quand je commence à créer un personnage, la première chose que je cherche, c’est son identité. Son prénom, son âge, son histoire, son environnement… Tout ce qui va permettre de comprendre qui il est avant même de commencer à le faire parler. Et le prénom, évidemment, peut devenir une véritable crise existentielle. Parce qu’on peut passer une heure à chercher le prénom parfait, en trouver un, l’adorer… puis le regarder pendant cinq minutes et décider soudainement qu’il ne correspond absolument pas au personnage.
Ensuite, il y a l’apparence. Et là encore, il ne suffit pas de décider qu’un personnage a les cheveux bruns et les yeux verts. Enfin, techniquement, si. Mais si je veux pouvoir le visualiser correctement, j’ai besoin de détails. Sa façon de s’habiller, sa manière de se tenir, ses expressions, les petits gestes qu’il fait sans même s’en rendre compte… Tout ce qui peut le rendre reconnaissable.
Parce qu’au fond, ce sont souvent les petits détails qui font qu’un personnage devient vraiment vivant.
Puis vient probablement la partie la plus importante : sa personnalité.
Et c’est là que les choses commencent à devenir intéressantes.
Je ne veux pas simplement écrire « il est gentil » ou « elle est courageuse ». Très bien. Mais encore ? Parce qu’une personne peut être courageuse dans certaines situations et complètement paniquer dans d’autres. Elle peut être drôle avec ses amis mais très réservée avec les inconnus. Elle peut avoir énormément confiance en elle tout en ayant un énorme doute sur quelque chose de précis.
Les personnages intéressants ont des contradictions. Et j’adore ça.
Un personnage peut être extrêmement sûr de lui et pourtant avoir peur de l’abandon. Quelqu’un peut sembler froid alors qu’il ressent tout beaucoup trop fort. Une personne peut faire rire tout le monde et être celle qui garde ses problèmes pour elle. C’est justement ce genre de détails qui évite d’avoir des personnages qui ressemblent à des fiches Wikipédia avec des jambes.
Après la personnalité, il faut évidemment penser à son passé.
Et là, bienvenue dans la partie où je décide volontairement de créer des traumatismes à des personnes qui n’existent même pas.
Parce qu’un personnage n’arrive jamais dans une histoire sans rien derrière lui. Son passé explique une partie de ses réactions, de ses peurs, de ses choix et parfois même de ses relations avec les autres. Ce qu’il a vécu peut avoir changé sa manière de voir le monde.
Et parfois, il suffit d’un événement pour comprendre pourquoi il agit d’une certaine manière.
Mais attention : le passé ne doit pas être là uniquement pour faire joli ou pour rendre le personnage « mystérieux ». Il doit avoir une conséquence sur la personne qu’il est aujourd’hui. Sinon, autant lui écrire une biographie de cinquante pages et la laisser dans un tiroir.
Viennent ensuite ses qualités et ses défauts.
Et personnellement, je pense qu’un personnage sans défaut est l’une des choses les plus dangereuses que l’on puisse écrire. Parce qu’un personnage parfait est ennuyeux.
Je préfère largement un personnage qui peut être attachant mais agaçant. Quelqu’un qui peut prendre de mauvaises décisions. Quelqu’un qui peut être jaloux, têtu, impulsif, méfiant ou complètement incapable de communiquer ses émotions alors qu’il pourrait simplement parler. Mais non. Évidemment que non. Sinon, il n’y aurait plus de roman.
Les défauts permettent aussi de créer des conflits. Et les conflits, dans un roman, c’est plutôt pratique. Surtout quand on aime compliquer la vie de ses personnages pour le simple plaisir de les regarder essayer de s’en sortir.
Il faut ensuite réfléchir à ce que le personnage veut.
Pas seulement ce qu’il veut au début de l’histoire, mais ce qu’il cherche profondément. Quel est son objectif ? Qu’est-ce qui lui manque ? Qu’est-ce qu’il pense devoir obtenir pour être heureux ? Et surtout : qu’est-ce qui l’empêche de l’obtenir ?
Parce qu’un personnage doit évoluer.
Au début du roman, il peut penser qu’il connaît exactement ce dont il a besoin. Puis les événements vont lui prouver qu’il avait peut-être tort. Et c’est justement cette évolution qui peut rendre son parcours intéressant.
J’aime aussi réfléchir à la manière dont un personnage parle.
Est-ce qu’il parle beaucoup ? Est-ce qu’il réfléchit avant de répondre ? Est-ce qu’il utilise l’humour lorsqu’il est mal à l’aise ? Est-ce qu’il dit directement ce qu’il pense ou préfère-t-il tout garder pour lui ?
Deux personnages peuvent vivre exactement la même situation et réagir complètement différemment. Et c’est ce qui permet aussi de donner une vraie personnalité aux dialogues.
Il y a également toutes ces petites habitudes auxquelles on ne pense pas forcément au début : une façon de se toucher les cheveux lorsqu’on est nerveux, de se ronger les ongles, de lever les yeux au ciel, de remettre ses manches en place, de jouer avec une bague…
Ce sont des détails minuscules, mais ils peuvent revenir naturellement au fil du roman et donner l’impression que le personnage existe vraiment.
Et puis arrive la dernière étape : le laisser tranquille.
Parce qu’une fois que j’ai passé des heures à décider de tout dans sa vie, il faut bien que je le laisse faire ses propres choix. Et c’est probablement là que les personnages commencent à devenir réellement intéressants.
Je peux avoir prévu qu’il fasse quelque chose. Puis j’écris la scène et je me rends compte que non. Ce personnage ne ferait absolument pas ça.
Et là, en tant qu’autrice, je dois accepter que mon propre personnage vient de me désobéir.
Formidable.
Créer un personnage, finalement, ce n’est donc pas seulement lui inventer une apparence, un prénom et une histoire. C’est construire quelqu’un avec ses qualités, ses défauts, ses contradictions, ses blessures, ses envies et ses petites habitudes. Quelqu’un qui peut évoluer au fil de l’histoire et provoquer des émotions chez le lecteur.
Et c’est probablement ça que je préfère dans l’écriture.
Parce qu’au début, il n’y a qu’une idée.
Puis cette idée devient un prénom.
Le prénom devient une personne.
Et cette personne finit par prendre tellement de place dans ma tête que je commence presque à oublier qu’elle n’existe pas.
Presque.
Parce qu’après avoir passé des semaines à lui construire une personnalité, un passé, des problèmes et une vie entière, je vais quand même devoir lui faire subir des choses.
Je suis autrice, après tout.
Il ne faudrait surtout pas qu’il soit trop heureux.