Débats littéraires

Lire de la dark romance, est-ce forcément cautionner ?

On entend de plus en plus souvent que lire de la dark romance, ce serait cautionner les violences, les relations toxiques ou les comportements problématiques qui peuvent y être représentés. Certains vont même jusqu’à dire que les lecteurs « romantisent » ces situations simplement parce qu’ils prennent plaisir à lire ces histoires.

Mais une question me vient alors : si lire une histoire signifie forcément adhérer à ce qu’elle raconte, où est-ce qu’on place la limite ?

Parce que si l’on applique ce raisonnement à tous les genres littéraires, il devient rapidement difficile de le défendre.

★ Lire une histoire ne signifie pas approuver ce qu’elle raconte

Prenons un exemple assez évident : Hannibal Lecter.

Lire une histoire dans laquelle Hannibal Lecter commet des meurtres et pratique le cannibalisme signifie-t-il que le lecteur est favorable au meurtre ou au cannibalisme ? Bien sûr que non.

On peut être fasciné par un personnage, trouver son histoire intéressante, apprécier la manière dont il est écrit ou simplement avoir envie de découvrir jusqu’où l’intrigue va nous emmener, sans pour autant vouloir reproduire ses actes dans notre propre vie.

Il en va de même pour les thrillers. Lire l’histoire d’un tueur en série ne transforme pas le lecteur en personne qui cautionne les meurtres. Regarder une série mettant en scène un criminel ne signifie pas non plus que l’on approuve ses crimes.

La fiction permet justement d’explorer des situations que nous ne voudrions jamais vivre dans la réalité.

★ Alors pourquoi la dark romance semble-t-elle différente ?

C’est là que le débat devient plus intéressant.

La dark romance met parfois en scène des violences, de la manipulation, de la domination, des relations toxiques ou des personnages qui sont loin d’avoir des comportements sains. Et oui, on peut tout à fait discuter de la manière dont ces éléments sont écrits.

On peut se demander si une œuvre critique réellement certains comportements ou si elle les présente comme désirables. On peut parler de romantisation, de représentation de la violence ou de l’influence que certaines histoires peuvent avoir sur leur public.

Mais critiquer une œuvre et accuser automatiquement ses lecteurs de cautionner ce qu’elle contient sont deux choses différentes.

Un lecteur peut parfaitement savoir qu’une relation est toxique tout en ayant envie de la découvrir dans une fiction.

Parce que nous ne recherchons pas forcément dans nos lectures ce que nous voulons vivre.

★ Nous ne lisons pas uniquement ce que nous voudrions vivre

C’est peut-être l’une des choses les plus importantes à rappeler.

On peut aimer les thrillers sans vouloir être poursuivi par un tueur.

On peut aimer les dystopies sans vouloir vivre dans une société totalitaire.

On peut aimer les histoires de catastrophes sans souhaiter connaître une apocalypse.

On peut lire des tragédies sans vouloir vivre un drame.

Et on peut lire une romance sombre sans souhaiter vivre une relation dangereuse ou abusive.

La littérature nous permet de ressentir des émotions dans un cadre fictif. La peur, la tension, le malaise, la fascination, l’adrénaline… toutes ces émotions peuvent être recherchées dans une lecture sans que cela signifie que l’on souhaite les connaître dans notre quotidien.

Apprécier une histoire n’est pas toujours approuver son contenu.

★ Mais peut-on vraiment parler de romantisation ?

Oui. Et c’est justement là qu’il faut faire la différence.

Dire que toute dark romance est forcément romantisée serait aussi réducteur que de dire qu’aucune ne l’est.

Certaines œuvres peuvent effectivement présenter des comportements problématiques comme étant séduisants ou souhaitables. C’est un sujet qui mérite d’être discuté. On peut également se questionner sur l’âge du public auquel certains livres sont accessibles, sur les avertissements de contenu ou sur la manière dont certains thèmes sont traités.

Mais cette discussion doit porter sur les œuvres, leur écriture et leur réception.

Pas sur la moralité de chaque personne qui les lit.

Dire « ce livre romantise une relation toxique » est une critique littéraire.

Dire « tu lis ce livre, donc tu cautionnes les violences qui s’y trouvent » est une généralisation.

Et entre les deux, il y a une différence considérable.

★ La fiction n’est pas un mode d’emploi

Lire une fiction, c’est accepter d’entrer dans un univers qui n’est pas le nôtre.

Nous pouvons comprendre un personnage sans être d’accord avec lui. Nous pouvons être fascinés par un personnage moralement mauvais. Nous pouvons même apprécier une histoire qui nous met mal à l’aise.

C’est aussi ce qui rend certains personnages intéressants : ils nous permettent d’explorer des zones grises, des comportements que nous condamnons dans la réalité et des situations que nous ne rencontrerions jamais volontairement.

La question n’est donc peut-être pas seulement de savoir ce que nous lisons, mais aussi de savoir comment nous le lisons.

Un lecteur peut parfaitement prendre du recul sur ce qu’il lit, discuter des comportements des personnages, relever leurs aspects problématiques et malgré tout apprécier son livre.

★ Alors, lire de la dark romance, est-ce cautionner ?

Non.

Lire de la dark romance ne signifie pas automatiquement cautionner les violences ou les comportements problématiques qui peuvent y être représentés.

Cela ne signifie pas non plus que toutes les dark romances se valent ou que toute critique à leur sujet est injustifiée. Certaines questions méritent d’être posées, notamment sur la représentation de la violence et la manière dont certaines relations sont présentées.

Mais il faut arrêter de confondre représentation et approbation.

Sinon, il faudrait appliquer le même raisonnement à tous les genres.

Et revenir à notre exemple de départ : si lire Hannibal Lecter signifie cautionner Hannibal Lecter, alors il faudrait également se demander ce que nous sommes censés cautionner chaque fois que nous ouvrons un thriller.

Heureusement, nous savons bien que ce n’est pas comme cela que fonctionne la fiction.

Lire une histoire, ce n’est pas signer un contrat avec les personnages.

C’est accepter, pendant quelques centaines de pages, de regarder leur monde à travers une fenêtre.

Et lorsque le livre est refermé, nous restons libres de faire la différence entre ce que nous avons aimé lire… et ce que nous accepterions réellement de vivre.

Et finalement, si on pousse ce raisonnement jusqu’au bout… ma mère qui lit des livres de cuisine est donc forcément persuadée d’être une cheffe étoilée. À ce rythme là, il ne faudrait surtout pas lui donner un tablier : on risquerait de la retrouver directement aux fourneaux du prochain restaurant cinq étoiles.

Heureusement, on peut encore lire une histoire sans avoir envie de devenir le personnage.

Sinon, il va vraiment falloir que ma mère arrête les livres de cuisine avant qu’elle ne réclame une étoile Michelin.

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